Lorsque le deuil que l’on porte ne nous appartient pas

Désert symbole de la traversée du vide et du deuil

Il y a parfois des problématiques autour du deuil qui nous mettent sur une mauvaise piste. Je voudrais vous citer le cas de Julie qui est venue me voir parce qu’elle se sentait “empêchée”. 

Elle avait l’impression que sa vie n’avait pas de sens, que ses projets étaient au point mort. Ce qu’on peut dire d’elle, c’est qu’elle est issue d’une famille recomposée. Son père a eu 4 enfants de deux unions différentes. Il a quitté la maison pour aller vivre avec une autre femme (la troisième) lorsque Julie avait 21 ans. Julie est l’avant-dernière de la famille. 

Il faut préciser que lorsque la jeune femme est venue me voir au cabinet la première fois elle m’a bien signalé qu’elle avait perdu son ½ frère aîné, suicidé à l’âge de 25 ans, alors qu’ elle en avait 9. Elle se sentait encombrée par ce deuil qu’elle ne semblait pas réussir à faire me disait-elle et donc le rêve dans son cas a été d’une grande aide. 

Les premiers rêves lui ont permis de renouer avec la cellule familiale en prenant conscience qu’elle avait été aimée et regardée par ses deux parents, même si la relation avec le père est aujourd’hui au point mort. Elle a pu réaliser qu’elle n’était en rien responsable du départ de son père avec une autre femme. Et même s’il est distant aujourd’hui, c’est son choix à lui, pas le sien.

Le rêve n°4 a pu mettre des mots sur ses angoisses métaphysiques, son appréhension du vide. 

Julie rêve n°4

Je suis sur un tapis volant et je survole une ville et il fait nuit. On voit plein d’étoiles. Devant moi, il y a plein de lanternes en papier. Des lanternes qu’on peut faire s’envoler dans le ciel. Je passe à travers elles. Je vais me poser sur une dune de sable dans le désert. Je marche un moment et j’arrive à une espèce de tente. Il y a un aigle qui se pose sur un bout de bois à côté de la tente. Je rentre dans la tente. La tente, ça a l’air d’être chez moi. Je pose mon sac. Je prépare à manger. Pendant que je prépare à manger, il y a quelqu’un, un homme qui entre dans la tente. Je lui fais un câlin. Du coup cet homme est en train de lire. Je ressors de la tente.

Je prends un cheval. Je pars et il y a l’aigle qui me suit en volant. Le soleil est en train de se lever. Je galope et j’arrive à une oasis. Il y a un vieux monsieur. Je me vois toujours dans l’oasis. Le vieux monsieur me donne une pierre. Il ne me dit pas à quoi elle sert. Il me la donne en souriant et je repars au galop. L’aigle est toujours au-dessus de ma tête.

C’est tout noir.

Julie s’est autorisée à traverser le désert et à se découvrir, comme c’est souvent le cas lors de rêves faisant écho au deuil, comme un simple élément faisant partie du grand tout. Le tapis volant fait appel justement à la reconnaissance de ces angoisses, comme s’il était plus facile de rester suspendu dans les airs tout en ne touchant pas le sol. S’extraire de la souffrance permet de la mettre à distance, voire de la sublimer. 

Il y a ce passage avec les lanternes qui fait précisément écho au passage de l’autre côté. Les lanternes sont utilisées dans des rites funéraires asiatiques pour accompagner l’âme du défunt à partir au fil de l’eau. En laissant s’envoler les lanternes, c’est comme si c’était cette part de tristesse qu’elle se permettait de laisser partir. Son frère n’est définitivement plus de ce monde et même si la dimension sacrée reste présente, elle semble capable de s’en affranchir en laissant les lanternes aller là où elles ont vocation à partir : vers l’inconnu, le non représenté, l’infini, le vide.

Le désert joue son rôle initiatique, lieu de passage également et de reliance entre le ciel et la terre. D’ailleurs elle effectue un mouvement descendant, signe de son acceptation à revenir dans le manifesté . Le désert est le lieu où elle peut laisser tomber ses parts d’elle-même pour se relier à l’infiniment grand. La tente sous le ciel étoilé est aussi un endroit de transition qui lui permet de retrouver une forme d’attaches, de se relier à son centre. 

Ce rêve lui aura permis de s’autoriser enfin à exister. Elle s’est mise à chevaucher le cheval, énergie représentant l’élan de vie, l’impétuosité du désir de vivre, comme le dirait notre cher Georges Romey. Ce rêve lui a même permis de rencontrer son Animus en la personne du Touareg et forte de cette expérience, Julie s’est autorisée grâce au vieux sage, à repartir au galop, sur les chemins de sa destinée. 

Lorsque nous avons analysé ce rêve, Julie m’a exprimé combien elle s’était sentie coincée dans ce deuil qui n’avait jamais réellement été le sien, car lorsque son frère s’est suicidé, elle l’avait l’impression de ne pas avoir ressenti autant de tristesse que le reste de sa famille. Elle avait mis ça sur le compte de devoir s’occuper de sa jeune sœur et donc elle avait agi comme si elle devait rester forte en tout cas plus forte que sa sœur qui elle, était très émotive à ce moment-là. Plus simplement, la différence d’âge entre son grand frère et elle était trop importante pour qu’elle puisse se sentir réellement suffisamment proche de lui.

En fait la souffrance de Julie venait davantage du fait qu’elle se sentait illégitime face à ce deuil qui lui semblait ne pas être le sien et finalement elle avait développé ce système de défense qui donnait à voir tous les symptômes d’une jeune femme portant ce deuil. Julie ne s’était pas autorisée à vivre, jusqu’à ce que le rêve vienne enfin la délivrer de sa prison intérieure et qu’elle découvre à quel point la vie peut-être à la fois impermanente et tellement joyeuse. 

C’est avec pudeur qu’elle m’a avoué qu’à la fin de son rêve elle s’était mise à crier d’une voix extrêmement joyeuse, toute cette énergie, cet élan de vie retrouvé grâce, quelque part, à l’abandon de ce deuil qu’elle s’était jusqu’alors refusée de porter.

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Matthieu Le Tousse

Matthieu Le Tousse

Praticien en Rêves Eveillé Libre

Thérapeute spécialisé dans l'analyse des rêves, j'aide ceux qui le souhaitent, à retrouver l'estime d'eux-mêmes, sortir de la dépression, ou encore vaincre une phobie ou des angoisses.

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